SOLARIS, Andrei Tarkovski

Mieux vaut tard que jamais. Voir Solaris est un voyage sans retour possible. La lenteur du film (45 min pour l’exposition de l’intrigue) permet une imprégnation des scènes par le spectateur comme faisant partie de ses souvenirs, et le prépare à une véritable odyssée intérieure. Tout dans ce film met à bas les poncifs du cinéma hollywoodien, en proposant une proximité jamais vue.

La musique, nappe envoûtante, laisse émerger quelques sons de cor de brume, pour se détacher en gouttelettes sonores ou en bris de verre. Celle-ci, oeuvre de Eduard Artemyev et Vyacheslav Ovchinnikov, (bizarrement non crédités à l’origine), colle tant à l’image qu’elle ne peut prétendre à une vie propre. Elle forme la véritable bande-son du film en comprenant bruitages, acoustique et ambiances.
Les plans, longs et parfois maladroits ne nous préparent pas à certains tableaux, confondants de beauté et d’ingéniosité. Tarkovski a l’art de nous surprendre par des détails infimes, des formes en contre-jour qui nous étreignent plus qu’une vision précise de ce qui se passe. Les effets spéciaux sont minimes, seul le montage nous projette dans un espace que nous reconstituons dans notre esprit.
Passant imperceptiblement du noir et blanc à la couleur et vice-versa, couleur qui est d’une saturation et d’une température très variable, le film nous impose sa vision du temps, déconstruit, distendu. Il met tantôt l’accent sur certains éléments (voiture rouge sur un échangeur géant sans doute filmé à Hong-Kong), tantôt révèle la plastique des choses, leur valeur purement scultpurale, en leur enlevant les couleurs.
Solaris est un film sale et c’est tout à son honneur. La terre, l’eau trouble des marais, la poussière, le passé visible dans tous les plans, sous la forme de menus objets, les dégradations multiples subies par le décor suchargé de tripaille électronique, poisseux, d’une qualité douteuse, l’océan visqueux de solaris lui-même, tout cela vise encore une fois à donner une temporalité à l’action du film. Il y a un avant et un après. Si tout cela ne suffisait pas, Tarkovski fait un usage conséquent du film amateur, le film de famille, petite capsule où sont enfermés nos souvenirs, notre jeunesse, figés à jamais dans un mouvement perpétuel.
Les personnages aussi sont quelque part « sales ». Par leur physique et leur état (ils sont laids, en sueur, craintifs) plus qu’ordinaire, constrastant avec celui des femmes à la beauté éthérée, ils nous semblent plus réels que jamais.
Solaris est un film d’amour. Vu comme une réponse à « 2001, l’odyssée de l’espace », il décevra sans doute les fans de l’épopée, par sa lenteur, aggravée d’approximation esthétique. Mais il est incomparablement plus juste du point de vue du questionnement de l’homme. L’homme non pas comme émissaire d’un groupe humain, mais l’homme dans sa solitude complète et néanmoins sa relation avec les autres. La quête collective de l’autre, du « contact » extraterrestre tant attendu se transforme très vite en une quête de soi, car ce fameux contact, en matérialisant les souvenirs de chacun, nous met face à face avec nos démons, et l’imprécision de notre mémoire. Là où le « héros » de 2001 oublie tout de son passé et retourne à un état prénatal et absolu, Solaris assume l’individu, sa spécificité, son vécu, qui paradoxalement, lui rappelle en permanence sa mort inéluctable et pose la question:
Quel est le sens de nos attachements, de nos objets, si nous savons que nous devrons les quitter un jour? Tarkovski donne à cela une réponse dans une interview: il faut apprendre à aimer la solitude.
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