Lina bo Bardi – Together, Exposition, 2013

Le SESC Pompéia, Sao Paulo. photo

Qu’est-ce qu’une bonne exposition ? Parfois il peut être plus instructif d’en visiter une mauvaise que 100 bonnes. C’est donc grâce à l’Exposition « Together » sur Lina Bo Bardi, en ce moment au Pavillon de l’Arsenal, que j’ai mieux compris comment les meilleures intentions du monde pouvaient mener à un fiasco muséographique.

Lina Bo Bardi avait fait l’objet récemment d’un magnifique hommage par la série « Architectures » de Richard Coppans, diffusée sur Arte. L’épisode traitait du SESC, un des premiers exemples de la reconversion du patrimoine industriel à des fins culturelles. Il lui rendait hommage montrant l’histoire de la commande, le processus de conception, la réalisation, la manière dont l’espace était habité.

« Architectures » est une série d’exceptionnelle qualité, notamment parce qu’elle a inventé des conventions qui se maintiennent d’un épisode à l’autre pour expliquer un projet. Ainsi l’information est claire, et il est possible de comparer les démarches, de suivre les évolutions de l’architecture.

Tout le contraire de cette exposition.

Trois éléments marquants la composent. Tout d’abord, il y a cette longue frise chronologique qui court sur le garde-corps du vide central. Une frise où  toute hiérarchie est abolie. L’anecdotique cotoie le fondamental, le trivial, les jalons d’une carrière qui n’a pas été un chemin fleuri. Personne ne lira ça, encore moins en entier.

Ensuite, au milieu du vide sont suspendues, comme autant de décorations, des dessins et photos des projets de l’architecte. Seulement, vous ne verrez nulle part d’indication sur le projet en question, ou de document complémentaire (plan, coupe, maquette), pour vous permettre de le comprendre.

Enfin, il y a ce long corridor sombre, dans lequel sont exposées des cages de béton qui contiennent des sortes de poupées sculptures, mêlées à des symboles rituels. Ce parcours est jalonné de personnages dans un style proche des sculptures exposées, tenant un petit panneau informatif, ou une citation. Leur caractère artistique entretient la confusion entre le support muséographique et les objets exposés. Le reste, ce sont des photos sans cartel et sans indication, et les habituelles vidéos projetées en continu, montrant généralement des gens qui s’amusent, filmés de si près qu’il est impossible de savoir où ils sont. Et quand parfois nous voyons un bout d’architecture, il est difficile de savoir à quel bâtiment il appartient, et pourquoi l’espace est ainsi, si l’on ne connaît pas sur le bout des doigts l’oeuvre de Lina Bo Bardi.

Qui est ressorti plus riche qu’en entrant voir cet amas d’images sans cohérence ? Qui, ne connaissant pas Lina Bo Bardi, aura compris pourquoi son apport à l’architecture est aussi important que celui d’Oscar Niemeyer, sinon plus, dans son rapport à l’existant ? Qui comprendra la complexité politique du personnage, quand on sait qu’elle a été à la fois « staliniste » et « anti-féministe » ? Personne, je le crains.

Alors qu’est-ce qu’une bonne exposition ? Commençons par les conventions. Vous-arrive-t-il de lire des romans édités en caractères gothiques, ou en Comic sans MS ? Presque jamais, à moins d’étudier des incunables ou des diaporamas sur les otaries. Pourquoi utilise-t-on généralement le même type de police partout ? Parce que ces conventions nous permettent de transmettre le message avec le moins d’interférence possible. Le roman est l’art de construire des intrigues dans la tête du lecteur, et, même si l’intérêt des historiens s’est porté sur « l’architecture de papier », le premier rôle de l’architecture est de viser à la réalisation, même dans l’imaginaire du spectateur, des projets. D’où les conventions de représentation.

Le dessin, la maquette, l’image en perspective ou pas, sont des outils, des vecteurs d’information. Une manipulation de la forme de communication peut être nécessaire pour faire comprendre mieux les enjeux d’un projet, mais elle nuit à celui-ci, lorsqu’elle concourt à un brouillage, comme dans le cas de cette exposition. Concrètement, nous voulons voir l’originalité, la fraicheur, l’authenticité des oeuvres et de la démarche, pas du média.

Ensuite, une bonne exposition vous montre ce que vous ne pourrez pas avoir chez vous, dans un livre ou sur votre écran, c’est à dire des éléments en trois dimensions (maquettes, meubles, objets), et des documents. Qu’est qu’un document ? Un objet original, rare, un dessin fait de la main de l’artiste, une lettre, un journal, tout, pourvu que ce ne soit pas une reproduction. Des reproductions sont évidemment bienvenues pour mettre le document dans son contexte, mais à quoi ressemble une exposition sans documents ? A des murs où on aurait collé toutes les pages d’un livre. Autant le lire chez soi.

Enfin, une bonne exposition a un parcours, des étapes, des points névralgiques. Quelle que soit sa forme, elle est hiérarchisée et organisée autour de pôles. Certes dans celle-ci, on avait pu discerner quelques intentions dans ce sens, mais j’ai eu l’impression de parcourir une trame très homogène qui donne à croire que Lina Bo Bardi est née « parfaite » (de parfait : fini, achevé), a toujours pensé et fait la même chose, et ce, jusqu’à son lit de mort. Une telle vision, que certains architectes et commissaires d’exposition semblent affectionner, participe à un culte débilitant de la personnalité aux antipodes de l’humanisme. Plus, c’est faire peu de cas de l’intelligence des curieux venus découvrir des projets en construction mentale et réelle, comprendre une réflexion (une activité forcément inscrite dans le temps), et non admirer une icône.

Concevoir une bonne exposition est ingrat. Pour toucher un public peu informé, vous devez vous effacer derrière l’oeuvre, raconter le plus fidèlement possible votre sujet dans sa richesse. Un concept a posteriori, un « clin d’oeil », une interprétation, suppose que le visiteur connaisse déjà l’oeuvre. Or, plus de la moitié des visiteurs d’une exposition, surtout si elle est gratuite, ne connaissent pas de quoi il est question. C’est renforcer les inégalités culturelles que de montrer une oeuvre sans ses clés, sans moyen de comparaison. Ceux qui connaissent l’oeuvre devraient aussi pouvoir trouver de quoi se nourrir. C’est là qu’interviennent les documents authentiques.

Ces expositions qui n’en sont pas semblent être une tendance au pavillon de l’Arsenal, contrastant lourdement avec la qualité des expositions de la cité de l’Architecture, notamment Les hôtels Particuliers, et l’Art Déco (en ce moment, jusqu’au 17 février). Il est toujours temps de changer.

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