Que nous coûtent (vraiment) les Abribus ?

Les futurs Abribus de Paris, sur la page de présentation de la Mairie de Paris.

Voté l’année dernière, le renouvellement pour 15 ans de la concession des Abribus à JC Decaux par le conseil de Paris a donné lieu à un nouveau dessin pour ceux-ci.

Selon la Mairie de Paris, ils seront « Ecologiques, économiques, numériques, esthétiques ».

Vraiment ?

Un modèle de financement particulier

Avant de parler du nouveau dessin, retournons à une époque reculée, les années 60. En 1964, la société Jean-Claude Decaux propose gratuitement aux collectivités locales un modèle d’aubette (c’est comme ça qu’on appelle ces abris).

En échange JC Decaux intègre à ses abris des écrans publicitaires.

En quelque sorte l’entreprise a créé un marché et une activité là où il n’y avait rien.

Dotée d’un avantage énorme en termes d’expérience, de compétences (doubles : mobilier urbain ET régie publicitaire) et d’implantation sur le terrain, la firme JCDecaux dame presque systématiquement le pion à tout autre (notamment ClearChannel) qui voudrait remporter le marché.

Qui plus est, du fait que ces abribus sont des supports publicitaires, JCD a intérêt à ce qu’ils soient toujours en bon état, propres et fonctionnels. Cela semble donc une excellente affaire !

Avec le temps, les concessions successives, renouvelées par vote du conseil de Paris tous les 15 ans, ont vu s’adjoindre une obligation de renouvellement du mobilier. Tout le monde y trouve son compte : JCD garde un mobilier attractif, « moderne », et Paris peut s’enorgueillir de cette « modernité » pour par un rond.

Pas un rond, vraiment ?

Une bonne affaire ?

Actuellement JCDecaux fait un bénéfice net moyen entre 7 et 8%. C’est moins que certains éditeurs scientifiques, mais c’est quand même une somme rondelette.

Cet argent est ce qui reste des recettes publicitaires une fois soustraits tous les frais, comprenant l’installation des fameux Abribus.

Imaginons un autre fonctionnement : la Mairie de Paris crée sa régie publicitaire et récupère tous les annonceurs. L’affichage est réduit de moitié mais pas les tarifs, qui dépendent de la quantité d’espaces et de la proportion de ces espaces occupée par l’annonceur.

Avec l’argent qu’elle gagne sur la publicité, la Mairie de Paris commande des aubettes à contenu publicitaire, mais en gardant le contrôle absolu sur le dessin et les proportions de la publicité. Et en faisant des économies sur le renouvellement, par des choix raisonnés.

Si sa gestion est aussi efficace que celle de JCDecaux, il lui reste au moins 7% de marge sur l’exploitation de la publicité. Qui sait ce qu’avec ces 7% la Mairie aurait pu financer ?

De même que le service de l’eau, repassé dans le giron de la ville après une aventure dans le monde merveilleux de la concession, le service de JCDecaux n’est pas gratuit.

Il a même un coût environnemental non négligeable car on s’apprête à remplacer des aubettes qui sont en parfait état, et modifiables à faible coût pour réduire leur consommation et améliorer leur accessibilité, uniquement à cause de la publicité et de la nature du contrat conclu avec la Mairie de Paris.

Les Abribus dessinés par Norman Foster. source

Intégration à l’environnement : une rupture avec les usages

Mais qu’est-ce que ça a à voir avec le dessin, me direz-vous ? Tout, car dans la forme d’un objet, tout part des contraintes de la commande.

Alors qu’avec les aubettes actuelles, l’intégration était recherchée, le nouveau modèle est clairement fait pour être remarqué dans l’espace public.

L’auvent a été revu, parce qu’on a souhaité améliorer l’accessibilité en retirant un pan de verre à l’arrière. Il fallait compenser : l’auvent a été agrandi. Mais rien n’explique la couleur blanche de l’ensemble sinon le désir de se rendre plus visible. Il y a là rupture totale avec les choix précédents en matière de mobilier urbain à Paris. En effet, celui-ci, vert ou marron, couleurs proches de celles des arbres, avait toujours privilégié la discrétion, ne se permettant quelque éclat de couleur que pour donner une information. Quelques exceptions comme la station « Palais Royal » et ses boules de verre coloré pouvaient se détacher avec panache sur ce fond homogène.

Avec ces auvents de couleur blanche, les abribus seront visibles. Trop visibles pour ne pas écraser de leur présence éclatante les teintes sourdes des immeubles parisiens.

En choisissant une résine au lieu d’un matériau vraiment durable et surtout facile à réparer/remplacer (verre, métal), JCDecaux révèle le caractère éphémère de ses abris. Il ne s’agit pas de proposer un équipement durable, mais de faire un panneau de pub.

Il était déjà difficile d’intégrer le panneau publicitaire, épais et contondant, à l’esthétique aérienne des aubettes dessinées par Norman Foster, mais dans le nouveau modèle, tout en courbes, cette présence paraît d’autant plus incongrue.

source

La forêt de poteaux se porte bien !

Dans son concept, l’Abribus Foster visait à réduire le nombre de points d’appui. Ainsi sur la version de base il n’y en a que deux, le reste étant en porte-à-faux. Ces choix permettaient de limiter les reprises de revêtement et les points de faiblesse.

Dans les nouveaux, dessinés par le designer Marc Aurel, le nombre de fixations au sol a sensiblement augmenté, rendant plus complexes les implantations : deux pour l’abri, deux pour le banc, et une pour le poteau « sucette » indiquant les lignes, séparé du reste, et quelques autres encore selon l' »adaptation au contexte », nouvelle approche développée pour ce produit, consistant à multiplier les zones d’appui, les pannonceaux, les tabourets fixes.

On notera toutefois (cahier des charges ?) la scrupuleuse attention pour maintenir éveillés les sans-abris. Le fameux accoudoir au milieu du banc, prétendument destiné à aider les mamies à se relever, peut en témoigner.

En attendant une vraie politique pour lutter contre le sans-abrisme, il est clair que la Mairie de Paris et la RATP ont choisi de faire tout leur possible pour éviter que les intéressés élisent domicile sur leurs plates-bandes.

Un dessin maladroit

Peut-être qu’en fin de compte l’aspect le plus gênant de cet abribus n’est pas le montage financier. Si le goût n’est pas une matière objective, l’esthétique, de même que la notion d’élégance, reposent pour part sur un socle théorique assez solide.

Or une caractéristique domine ici : la bâtardise, qui semble être le trait commun de toutes les lignes de cet équipement.

La toiture est un champignon évasé, un genre de pleurote qui aurait plusieurs pieds, ce qui a inspiré un chapeau à la forme incertaine, la plus proche possible du rectangle, mais sans y coller tout à fait. Par dessous, la courbe qu’on s’attend à voir filer d’un trait depuis la naissance jusqu’au bord, se casse bizarrement selon une arête horizontale très maladroite, sans doute dictée par des contraintes de structure.

Le banc est du même acabit : une sorte de filet de poisson informe, dont même l' »accoudoir repousse-clodos » ne semble pas savoir quel parti adopter : contrepoint ou continuité ? En fait il procède d’un vocabulaire (segments reliés par un raccord courbe) qu’on ne retrouve nulle part ailleurs.

Enfin, parlons du vitrage : c’est une ligne brisée qui se voudrait courbe mais n’en a pas les moyens. Le vitrage se voudrait transparent aussi, mais, accessibilité oblige, il doit arborer de jolis autocollants Mairie de Paris.

Le choix du blanc pour des surfaces à fortes contraintes d’usure et de salissure (sièges, appuis, toit) reste une énigme. Ces composants sont-ils destinés à être des « consommables », aussi faciles à remplacer que des pneus ?

Seule réussite évidente : la sucette, ce panonceau destiné à signaler la station de loin. C’est une réussite parce que son dessin est sans fausse note, équilibré, et qu’il fait ce qu’on lui demande. Il faudra bien sûr éliminer toute confusion avec les entrées de parking souterrain, qui arborent le même bleu, mais dans ce cas, je conseillerais plutôt aux intéressés de changer de couleur : gris, par exemple, comme la couleur de ce qui sort des pots d’échappement ?

Je n’ai donc rien contre la courbe, ou ce qu’on appelle couramment « les formes libres » (étonnant paradoxe alors que ce sont souvent les formes les plus contraintes), mais lorsqu’on s’engage sur ce terrain, il vaut mieux s’en donner les moyens. Un projet non-standard mal financé aura toujours l’air misérable, alors qu’un projet plus simple, conscient de ses moyens, peut être très élégant.

Des améliorations pratiques ?

Au crédit du nouveau dessin, un progrès pratique : actuellement il est très difficile de voir le nom de la station lorsque le bus est à l’arrêt. Situé sur le nez de l’auvent, il est systématiquement masqué par le cadre de la fenêtre. Il faut se pencher pour le voir.

Dans le projet, le nom est situé maintenant au fond, cela devrait être plus facile.

Maigre progrès, tout à fait réalisable dans les actuels abris, qui ne justifie en rien le grand chamboulement auquel il faut s’attendre.

Une autre vision du mobilier urbain

A contraintes contradictoires (intérêts privés contre intérêt public), résultat hybride, pas totalement raté, mais pas totalement réussi. N’est-il pas temps pour la ville de Paris de rehausser ses exigences, et de prendre le contrôle de son environnement visuel ?

Quand les aubettes formeront-elles avec le mobilier urbain ordinaire, à l’instar des bancs, barrières, réverbères, entrées de métro et stationnements vélos, un ensemble cohérent ?

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