Strasbourg : des trésors cachés

Le choeur de Saint-Pierre le Jeune, Strasbourg. Photo : ML

On trouve à Strasbourg la Cathédrale, bien sûr, et la Petite France, ensemble de 3-4 rues qui peuvent rappeler ce qu’était la ville dans les années 1450, avec un effort soutenu d’imagination pour faire disparaître les boutiques de souvenirs et les cafés branchés. Et généralement, les visiteurs repartent avec un souvenir du marché de Noël (ou de Pâques), de la maison Kammerzell, et l’impression d’avoir vu ce qu’il y avait à voir à Strasbourg.

 

 

Le Palais Rohan. Source

 

Mais à l’écart de ces lieux noirs de monde, il y a des trésors, pour certains bien en évidence, et pourtant presque déserts. D’abord le Palais Rohan. Magnifique exemple de l’architecture du XVIIIe siècle (1732-1742), l’oeuvre de Robert de Cotte reprend les codes de l’hôtel particulier tel qu’il se conçoit à Paris : porche, hôtel entre cour et « jardin », écuries sur les côtés. Toutefois, la situation impose quelques variations à ce schéma convenu. Dans cette cour, point d’escalier monumental au milieu de la perspective, mais une entrée latérale sous un porche bienvenu en ces contrées au climat rude. Pour parfaire la symétrie, ce porche est répliqué côté droit, pour les besoins du service. Au lieu du jardin, c’est une terrasse donnant sur l’Ill, cours d’eau entourant la Grande Île, bordée de grilles, qui termine la composition.  Enfin, si le grès des Vosges domine partout, c’est une variété particulière, proche de la pierre que l’on trouve à Paris, qui a servi pour les façades les plus visibles : un grès plutôt beige que rouge, la variété plus commune étant reléguée sur les façades secondaires.

Le Palais Rohan n’est pas qu’une ancienne résidence princière. C’est aussi un complexe muséal d’une rare qualité. Il abrite aujourd’hui trois musées : ceux des Arts Décoratifs et des Beaux-arts, et enfin le musée Archéologique.

Un plafond rocaille du Palais Rohan. Photo : ML

Le Musée des arts Décoratifs ne comporte pas à proprement parler d’oeuvres sensationnelles, mais c’est l’occasion de visiter des salles d’apparat dans un pur style rocaille, aux dorures qui n’ont rien à envier à celles de la Hofburg de Vienne, ornées de meubles et de tapisseries ad-hoc. La visite termine en beauté par la chapelle, discrète pièce entièrement ornée de stuc faux-marbre.

« Le départ pour la promenade », Pieter De Hooch, 1665. source

Le Musée des Beaux-arts compte d’excellentes galeries de peintures flamandes de tous les genres : scènes de sociétés, métiers, natures mortes, intérieurs d’églises, folies architecturales, et, enfin, « Le départ pour la promenade » de Pieter de Hooch, contemporain de Vermeer, qui, s’il ne l’égalât pas dans la restitution de la lumière, reste un admirable chroniqueur du quotidien de ces villes hollandaises, où l’art de vivre, comme au Japon, était élevé au niveau d’un culte.

Saint Pierre et Saint Paul, Ribera. Source

Lors de ma visite se tenait l’exposition « Ribera à Rome ». C’est de loin une des meilleures expositions temporaires qu’il m’ait été donné de voir récemment. Bien sûr, je recommande à tous l’excellent « Les Bas-Fonds du Baroque », au Petit-Palais, à Paris, actuellement, mais ici, on est clairement à un autre niveau. J’ai pu auparavant pester ici même contre les panneaux explicatifs, non parce que l’art n’aurait pas besoin d’être expliqué, mais plutôt parce que l’on ne vient pas voir des livres imprimés en grand, mais des oeuvres, des documents, des témoignages. Se renseigner, apprendre à connaître les oeuvres qu’on s’apprête à voir, avec internet, avec des livres, reste le meilleur moyen de profiter de sa visite. Ici, la nouveauté des faits et la qualité des textes, qui décrivent de manière poétique la vie de Ribera à Rome, puis les recherches qui ont concouru à lui faire attribuer les tableaux exposés, justifie absolument leur affichage en grand, à l’entrée de l’exposition.
Les oeuvres exposées nous font découvrir un Ribera caravagesque bien sûr, mais le plus frappant est sans doute le talent de portraitiste qui s’exprime sans bride. Derrière ses « Saints » percent des modèles aux traits personnels. Connaissant la vie débauchée et donc fort peu religieuse du peintre, on peut même se demander si ces sujets divins ne sont pas prétextes à un examen tout ce qu’il y a de plus terrestre de la nature humaine. Il est vraisemblable que la série comptait autant de portraits que d’apôtres. Les tableaux manquant sont habilement figurés par des carrés de lumière et de discrets cartels. Quoi de mieux pour représenter le lien qu’entretiennent, par-delà les mondanités et les contingences matérielles, toutes les productions du génie humain ?

Avant de quitter le Palais Rohan, il restait à parler du Musée archéologique. Il souffre hélas d’une muséographie qui peut peut-être convenir à une sortie scolaire, mais pêche par trop de confusion entre reconstitutions et objets authentiques. Les panneaux explicatifs, un peu criards, rendent la visite assez pénible.

source

D’autres merveilles insoupçonnées nous attendent. L’église Luthérienne Saint-Thomas, si elle semble un peu pataude de l’extérieur, présente à l’intérieur un gothique très élancé. C’est paraît-il la plus grande nef de Strasbourg après la Cathédrale. Mais c’est surtout dans le choeur que l’on rassasiera ses sens, avec l’étonnant tombeau du Maréchal de Saxe. S’il eu été catholique, on l’aurait enterré à Paris. Il a heureusement élu domicile dans cette église.

L’oeuvre de Pigalle, postérieure au Bernin d’environ cent ans, fait irrésistiblement penser au tombeau du pape Alexandre VII. Sur de raides degrés figurent, à droite du Maréchal, les animaux symbolisant les pays dont il fut victorieux. Sur sa gauche le retient, avec un regard plein de détresse, une femme qu’on peut soit interpréter comme la Fortune, soit comme le Royaume de France. Elle fait à la Mort, déjà prompte à ouvrir le tombeau, un signe qui veut dire « Laissez-le nous encore un peu, je vous en supplie, il a tant à nous offrir ! ». Enfin,  ce sarcophage, duquel déborde un opulent linceul, prétexte à un drapé virtuose, au couvercle en équilibre instable retenu par une Mort au sablier, achève de donner à toute la composition un dynamisme fou, un équilibre précaire, dont se détache, majestueux, le Maréchal de Saxe, marchant paisiblement vers sa fin.

Le choeur de Saint-Pierre le Jeune, détail, Strasbourg. Photo : ML

L’église Saint-Pierre le Jeune offre une tout autre ambiance. Peinte de haut en bas, elle présente un jubé encore orné de peintures du 16e siècle.
Mais comme pour la précédente, le choc esthétique se trouve au choeur. Dans cette église à l’ambiance médiévale, on tombe sur un choeur entièrement habillé de boiseries rocaille d’époque Louis XV, chaire comprise. Alors que ce fut très courant, entre les 16e et 18e siècles, de rhabiller des églises gothiques, peu d’ensembles survécurent à une certaine vision de la restauration, privilégiant une époque au détriment de toutes les autres, niant la nature palimpseste du patrimoine. C’est donc sans doute à un déficit d’attention, ou a son exceptionnelle beauté, que nous devons la conservation de ce chef-d’oeuvre doré à l’or blanc, apparaissant comme un mirage d’un autre temps au bout de la nef.

Remerciements :
Conseil scientifique : Aurélien Davrius, historien de l’Architecture

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s