Le souci du détail est-il un vilain défaut en architecture ?

Aujourd’hui, à l’assemblée générale du CNDB (comité national pour le développement du bois), le thème était « Quelles expressions architecturales pour les structures bois? ».

Un vaste sujet pour lequel avaient été invités des architectes de profils assez variés pour rendre compte des différentes manières de traiter la structure quand elle est visible : Bruno Mader, Simon Teyssou et Thorsten Sahlmann, de l’agence Renzo Piano Building Workshop. Et un ingénieur, Bernard Batut, qui a collaboré avec Simon Teyssou pour le projet présenté.

A l’issue d’une présentation des différents projets par Margotte Lamouroux, rédactrice en chef de Séquences Bois, l’entretien fut mené par Eric Richard, architecte aussi.

Deux notions centrales revinrent régulièrement dans le discours : les trames, régulières, et les assemblages, décrits comme méticuleux, comparables à l’orfèvrerie, en l’occurrence pour la fondation Pathé.

Quelque chose là-dedans me chiffonne. Depuis que j’ai lu ce paragraphe :

La fameuse citation de Mies van der Rohe : « less is more » ou ce slogan récurrent : « Dieu est dans les détails » témoignent de cette attention nouvelle portée à l’assemblage.
Que faut-il entendre par détail ? Le détail renferme l’idée qu’il faut bien « finir » les choses. Cela mérite explication. On a toujours assemblé pour construire. On a monté des briques, mis en place des charpentes, appareillé des pierres taillées, mais aujourd’hui ces éléments récurrents de modénatures sont remplacés par un catalogue très étendu de composants. Or, paradoxalement, ces éléments ne composent pas. Il faut les agencer entre eux pour finir l’édifice et là est justement la fonction du détail Ce n’est pas uniquement un « plus » comme l’ornement ; il est là pour « finir ». Le joint, qui réclame tant d’attentions, en est le signe même. C’est une nouveauté contemporaine : aux XVIIe, XVIIIe siècles, les discussions sur la manière d’appareiller les pierres chez les architectes et maîtres maçons tournaient autour du fait qu’il ne fallait pas voir les joints. (…)
Inversement, la manière de faire contemporaine, avec l’extrême importance des composants déjà faits, usinés et amenés au chantier, consiste en une mise en oeuvre d’assemblages, qui fait du joint l’élément fondamental. Il devient l’essentiel du détail. C’est pourquoi nous disions que le détail est une manière de finir. (…)
Le souci du détail est l’expression incontournable de la segmentation des métiers et de la division du travail.

Rémy Butler, Réflexion sur la question architecturale, Les Belles Lettres/essais, 2015

L' »à peu près » n’a plus droit de cité ?

La question que j’ai posée à cette « table ronde »* renvoie directement à cette notion de détail, en l’élargissant à l’exigence de perfection posée par la filière sèche, qui fonctionne forcément par assemblage d’éléments usinés par retrait de matière, de plus en plus en atelier. Ces processus induisent souvent des standards et par conséquent des trames.

J’ai demandé si le souci de la perfection des assemblages était un frein à l’évolution ultérieure des bâtiments. J’ai aussi souligné par contraste la disparition de la notion d' »à peu près », la non régularité qu’on trouve dans le bâti vernaculaire, celle qui, me semble-t-il, permet des adaptations tout en souplesse.

Cette question, un peu ésotérique, pleine de sous-entendus, a été comprise différemment par les interlocuteurs.

La division du travail impose d’être explicite

Ainsi Thorsten Sahlmann (Renzo Piano), a de suite évoqué la difficulté de coordination étroite entre architectes, ingénieurs et entreprises, et a implicitement fustigé la division du travail. Sa réponse est sans doute le produit d’un raisonnement en trois temps :

– Pourquoi est-on obligé d’avoir des détails aussi précis ?

– Parce que la division concepteur/exécutant n’a jamais été aussi nette, et les conventions aussi peu évidentes entre architectes et artisans : il faut donc tout dessiner, tout prévoir.

– Corolaire : la séparation entre architectes, ingénieurs et artisans et la place prise par la préparation en atelier impose un séquençage qui oblige à figer le projet avant sa construction.

Bruno Mader a été un des plus clairs sur l’attention au détail : c’est une chose sur laquelle aucun architecte digne de ce nom ne saurait transiger. Malentendu sur la définition de ce qu’est un détail ? Sa réponse montre en tout cas à quel point la conception d’un architecte comme maître du détail est ancrée dans les mentalités, depuis l’école d’architecture.

Simon Teyssou, lui a retenu la notion d’évolution du bâtiment. Son projet mimant les nombreuses extensions de bâtiments dans le village du Rouget (15), il était naturellement enclin à soutenir que oui, la perfection du détail et la régularité de la structure permettaient de construire des ajouts. Il faut dire que du fait que son projet est déjà hétérogène (il mélange murs d’ossature bois classique et structure apparente), il est sans doute facile d’y adjoindre des volumes sans le dénaturer.

Le rôle de l’ingénieur dans l’esthétique

L’ingénieur Bernad Batut profite de la question pour dégager deux notions. Tout d’abord, pour lui, il est clair que le rôle de l’ingénieur n’est pas seulement de faire « tenir » une structure pensée par l’architecte. Le bâtiment doit être le produit d’attentes venant de l’architecte en termes de fonctionnalités et d’effets, et des solutions techniques venant appuyer ces effets. Paradoxalement, en repoussant à son profit le périmètre de l’architecte, qui se voudrait souvent ingénieur, il met en valeur les compétences propres à l’architecte : articulation des espaces, recherche des effets, quels que soient les domaines de perception impliqués. L’autre notion est la confusion possible aujourd’hui entre les rôles structurels et secondaires : la structure d’un bâtiment peut très bien être en même temps un ensemble de rayonnages ou un brise-soleil. Il peut n’y avoir plus de hiérarchie entre structure, partitions et mobilier (immobile, pour le coup).

Enfin, Eric Richard prend la question différemment, et insiste sur le fait qu’il ne faut pas confondre complexité et complication. Il cite Glenn Murcutt (prix Pritzker 2002 connu pour n’avoir construit presque que des maisons individuelles avec des procédés très simples) et les assemblages en bois, à la fois simples et ingénieux de Jean Prouvé.

L’architecture : fusion ou assemblage ?

Ces réponses variées ont toutes tourné autour d’un tabou : la tendance actuelle de l’architecture à être de plus en plus un art de l’assemblage d’éléments préconçus ou standardisés, a contrario de constructions vernaculaires où l’assemblage était le plus souvent masqué par des enduits, surfaces continues, non tramées, permettant l’adjonction d’une baie ou d’un corps de bâtiment, selon des règles flexibles, celles de l’équilibre. L’a-peu-près, le vague, le fluide, si fréquemment figuré dans des projets aux formes audacieuses, n’a jamais été aussi absent de leur construction : tout est programmé, dimensionné, tramé, pavé, a priori. Aucune latitude n’est possible pendant le chantier, ou alors cela tourne à la catastrophe.

La filière sèche est-elle nécessairement condamnée à être une industrie de l’assemblage d’éléments préfabriqués, plus que celle de l’ajustement, de l’assemblage, du « bricolage » au sens noble du terme ? Quel est le rôle de l’artisan face aux machines de découpe numérique ? Où est la spontanéité, l’à peu près des constructions vernaculaires ?

Peut-être sommes-nous dans la même impasse qui fut celle de l’Art Nouveau ou de la Sécession Viennoise, arrivée au paroxysme de l’occupation de l’espace mural et structurel : l’ornement industrialisé, le détail fétichisé. Leurs productions sont incomparables, mais il est à peu près impossible d’y faire une extension sans en ruiner les effets.

Ce sont des objets « parfaits », dans le sens « finis ». Morts ?

L’objet fini peut-il évoluer ?

N’est-il pas temps de s’interroger, comme Loos le fit en son temps, sur les valeurs morales portées par nos projets, lorsque par leur perfection constructive, il prétendent supplanter le savoir-faire de l’artisan, et par leur « pavage » régulier ou moulé sur une forme, de l’espace tridimensionnel, ils ne laissent aucune place à de réelles transformations ?

Il y a derrière cet art, y compris chez quelqu’un comme Perret, qui séparait structure et remplissage dans une visée évolutive, la volonté que son bâtiment-objet survive à tous les changements d’affectation et n’accepte pas d’évolution qui remettrait en cause son dessin.

Comparez simplement ce processus avec la manière dont les villages provençaux ou les maisons parisiennes à pans de bois, couvertes de plâtre, se sont formés : à coup d’ajouts, de créations et de rebouchages de fenêtres, de surélévations, selon l’utilité, sans souci d’alignement. Les charpentes ont été bricolées pareillement, en suivant simplement quelques règles quant à l’écoulement de l’eau. L’ensemble est unitaire parce que chacune de ses parties n’a jamais fait l’objet d’une ambition en tant qu’objet solitaire et « innovant », et parce que les matériaux sont pour une grande partie locaux, et que leur assemblage s’il est visible, ne prétend pas être une démonstration. Le joint n’est pas un sujet.

Paradoxe de l’innovation

Sommes-nous encore capables de construire comme cela, malgré les standards qui règlent presque tous les produits de la construction et obligent à leur articulation ? Certainement oui, mais les architectes sont-ils de la partie ou condamnés à rester dans une vision si « innovante » et paradoxalement figée de leur production ?

_______

*Cette expression provoque toujours chez moi une intense déception, car pour des raisons pratiques, de même qu’après quelques tâtonnements en perspective et torticolis au Moyen-âge, la cène fut représentée sur un seul côté d’une table rectangulaire à partir de la Renaissance, il n’y a jamais de table ronde à une « table ronde ».

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