L’architecture est un métier

Le bâtiment Max Weber de l’université de Nanterre, Pascal Gontier Arch. Source

Qui en douterait ? C’est un métier, comme avocat, médecin, plombier, informaticien, professeur, chercheur, etc.

Et pourtant, de nombreuses professions (dont celles citées) souffrent d’un mal qui qui les ronge : l’effet Dunning-Kruger.

Vous n’en avez jamais entendu parler ?

En 1999, David Dunning et Justin Kruger publient un article au titre potentiellement dévastateur : « Unskilled and Unaware of It: How Difficulties in Recognizing One’s Own Incompetence Lead to Inflated Self-Assessments »

Traduisons-le : « Inconscient de son incompétence : comment la difficulté à reconnaître sa propre incompétence conduit à une image de soi survalorisée »

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Je vais vous avouer quelque chose : je suis incompétent.

Je ne sais pas défendre un cas devant un tribunal, je ne sais pas comment on soigne un zona, je ne sais pas faire une brasure (tout juste sais-je la mettre sur un descriptif), je ne sais pas calculer des fondations, je ne sais pas programmer une simple application capable de me donner l’heure sur mon téléphone, je ne sais pas apprendre à des gamins à écrire, je ne sais pas utiliser CRISPR-CAS9 ou un accélérateur de particules, je ne sais pas concevoir des vêtements, je ne sais pas faire de coiffure, je ne sais pas cuisiner dans une brasserie, je ne sais pas conduire une grue. Pour tout cela, je fais confiance à des personnes dont c’est le métier. Il ne me viendrait pas l’idée de contester un choix de leur part. Tout au plus leur demanderais-je par curiosité, de m’expliquer comment ils en sont arrivés à ce choix, s’ils ont le temps. Et plus j’en sais sur leurs métiers, plus ils me semblent compliqués, demandeurs en temps d’apprentissage et en abnégation.

Je peux, en tant que client, exprimer des goûts. Mais si ce que je veux coûte plus cher, je dois me faire une raison.

Je sais, bon an mal an, concevoir un projet d’architecture, d’espace public ou d’urbanisme. Je sais mener une telle opération de A à Z, avec l’aide de professionnels compétents dans leur domaine, en qui j’ai confiance.

Pourtant, aujourd’hui, une tendance lourde se confirme chez certains maîtres d’ouvrage (mais aussi chez les parents d’élèves, les clients de restaurants, etc) : ils semblent en savoir beaucoup plus que ceux dont c’est le métier. Ils savent quelle forme doit avoir le projet, ils savent combien coûtent les travaux, ils savent ce qui est écologique et ce qui ne l’est pas, ils savent. Et moi, je ne sais pas trop si j’en sais tant que ça. Toutes ces études, cette expérience accumulée, peut-être que finalement c’était inutile ?

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Un projet semble ne pas échapper à la règle, celui de Pascal Gontier pour le bâtiment MaxWeber à l’université de Nanterre.

Le projet (brillant, au demeurant) fut présenté à l’occasion d’une conférence par l’architecte, l’ingérieur fluides et une représentante de la maîtrise d’ouvrage. L’architecte parla de la longueur des réunions, de leur cherté (chaque partie prenante devait être représentée, on imagine le cumul du nombre d’heures payées pour faire de la figuration en réunion), mais (on est devant le maître d’ouvrage, quand même), du résultat positif de celles-ci. En réponse à une question du public, la représentante de la Maîtrise d’Ouvrage (le client) insista sur leur nécessité.

Entre le concours et la réalisation, au bout de dizaines de réunions, aux dires mêmes de l’architecte, le projet n’avait pas changé d’un iota. Etaient-elles vraiment nécessaires, ces réunions, ou servaient-elles juste à la Maîtrise d’Ouvrage pour vérifier, contrôler des aspects du projet sur lesquelles elle n’était pas compétente ?

Alors que de nombreux experts en gestion appellent (, , , et) à la réduction du nombre de réunions, je me demande s’ils touchent à la racine du problème.

L’accès à une connaissance, parfois de qualité, parfois dégradée jusqu’à l’absurde, parfois même fausse, est devenu quasi illimité sur la toile.

Grâce à cette connaissance parcellaire, nous nous improvisons malgré nous experts dans une infinité de matières. Et lorsque nous ne savons pas, nous doutons, publiquement et bruyamment. C’est notre droit après tout, n’est-ce pas ?

Pour être légitime, un doute doit être fondé sur un élément nouveau ou un indice, surtout quand il s’attaque à un consensus ou à une pratique éprouvée. Or, le plus souvent, les doutes exprimés font fi de la présomption de compétence et demandent des preuves, alors que souvent elles sont accessibles, pléthoriques même. Au lieu de se dire « il doit avoir ses raisons pour avoir fait ça », on part du principe que les choix faits sont sans importance, sans réflexion en amont, et que c’est à la personne qui n’a rien demandé de prouver ces choix.

On retrouve la même démarche chez les climato-sceptiques, qui continuent à prétendre ne pas disposer du matériel pour prouver la réalité du rôle de l’Homme dans le changement climatique, alors que tout est publié. Ils ne fournissent pas l’ombre d’un indice du contraire, ils doutent, c’est tout, et nous font perdre du temps.

C’est, en lieu et place d’une démarche pro-active, qui serait force de proposition ou curiosité, cette attitude, qui prive de plus en plus de métiers d’une énergie si utile pour l’exercice de leurs talents.

Et si l’on respectait tout simplement plus les compétences des uns et des autres ?

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